Le lien avec les personnels en débat

dimanche 5 avril 2015
par UA

Si les raisons de la mobilisation ne font pas débat, les conditions de sa construction, le rapport avec les personnels, les pratiques syndicales doivent être interrogées. Comment mettre au cœur des discussions, des échanges, les propositions que porte le mouvement social, comment combattre l’individualisme, le repli sur soi qui, la remise en cause des solidarités qui semblent gagner du terrain dans un monde en crise, comment redonner espoir dans l’action collective dans un paysage syndical et social dégradé ? Au-delà du 9 avril et de ses suites, c’est bien ces thèmes qui seront au centre du prochain congrès de la FSU.

« Conditions de travail, formation, revalorisation des salaires » : revendications fortes portées par la FSU lors de la journée de grève dans l’Education nationale du 3 février. Revendications fortes parce qu’elles sont, déclinées concrètement, les clés du combat mené contre les politiques d’austérité et certains des choix sociaux libéraux effectué par le gouvernement. Il s’agissait de partir des situations concrètes des agents dans l’exercice de leur mission afin de construire une « grève nationale capable de donner une résonance à des problème locaux » comme l’indique Laurent Frajerman, spécialiste du syndicalisme enseignant. Car après avoir laissé du temps, peut être trop, au gouvernement pour décliner ses propositions et mettre en pratique ses engagements en faveur de l’école, les personnels de l’éducation nationale s’aperçoivent que la politique menée n’apporte pas les résultats attendus et entraine même, dans certains secteurs, des dégradations importantes. Certes, il y eu une rupture en terme de création de postes, mais qui ne compensent pas les dégradations précédentes (fruits il est vrai d’un gouvernement qui s’était donné comme crédo la suppression méthodique des emplois dans la Fonction publique et les services publics) mais ne sont pas suffisante pour répondre à l’augmentation démographique, à la demande sociale de formation plus longues et à l’exigence de l’élévation des qualifications. Par ailleurs les réformes en cours se heurtent à l’insuffisance des moyens pour les mettre en œuvre, quand elles ne sont pas tout simplement contestées. C’est par exemple le cas de la formation initiale et continue des personnels qui reste bien en deçà de ce qu’elle devrait être pour permettre à chacun d’exercer sereinement sont métier et de trouver des solutions pour répondre au questions qui se pose chaque jour. Dans la Fonction publique, l’absence de revalorisation des salaires, avec même des diminutions dues à l’augmentation des prélèvements sociaux, est une réalité qui à elle seule devrait mettre dans la rue des millions de citoyens. Tout comme la question des conditions de travail qui objectivement se dégradent. Les agents qui n’ont plus les moyens d’exercer leur missions ou qui les voient disparaitre ou transférer vers d’autres tutelles comme par exemple les conseillers d’orientation psychologues du service public de l’orientation ; la réforme territoriale qui se fait sans consultation des personnels, les modes de managements qui deviennent de plus en plus agressifs et qui n’hésitent plus à casser un agent qui tente de garder la tête haute ; les réorganisations de services et les transferts de compétences, les difficultés qui s’accumulent au quotidien et rendent nos métiers de plus en plus pénibles. Pour en revenir à l’éducation le 3 février était réellement l’occasion de dire à ce gouvernement qu’il fallait reprendre les dossiers, faire le bilan de ce qui avait été mis en œuvre, et redéfinir une politique de l’Education sur la base de quelques axes clairs et permettant d’améliorer réellement les conditions de travail des agents et la réussite des jeunes.

Le renouvellement des pratiques syndicales en question

Entre 10 et 30 % de grévistes dans les établissements, parfois des pointes à 60% mais extrêmement rares et très localisées ; et quelques milliers de manifestants, le journée du 3 février n’a pas été une réussite et n’a pas permis d’être entendu par le gouvernement et d’imposer d’autres types de mesures plus ambitieuses pour l’éducation nationale. Nous avons déjà énoncé les raisons de ces faibles mobilisations : l’absence de résultats notables des luttes menées depuis plusieurs années, des difficultés de mobilisations sous les gouvernements de gauche, le contexte économique qui rend difficile de croire en d’autres possibles, une situation internationale instable, le repli sur soi, la montée des craintes, des peurs, l’insécurité sociale... Mais ce qui est grave, nous semble-t-il, c’est que ce niveau de mobilisation a été semblable aux autres journées de manifestations qui se sont déroulées à l’appel des syndicats ces dernières années (hormis le 11 janvier, peu de causes nationales ont permis de bloquer la place de la République), et que, concernant le 3 février, nous savions que ce ne serait pas un déferlement. Nous avons appelé à la grève parce qu’il y avait toutes les raisons pour interpeller le gouvernement, mais nous n’avions manifestement pas les outils ni su créer les conditions pour impulser des mobilisations à la hauteur des enjeux.

La question du renouvellement des pratiques syndicales doit, de nouveau, être posée. La question qui est au cœur du syndicalisme porteur de réformes, de propositions et d’action : peut-on se battre pour des réformes lorsqu’on sait la difficulté à imposer nos orientation dans un contexte politique toujours difficile, qu’il soit réactionnaire ou qu’il se réclame progressiste ? Ces 20 dernières années, le syndicalisme s’est institutionnalisé, souvent en réponse à nos demandes incessantes et légitimes de plus de concertation, de plus d’espaces de discussions pour faire entendre la parole des salariés. Quel doit être la forme de l’action syndicale dans un paysage ou se développe le dialogue social, les instances de régulation ?

Un syndicalisme porteur de réformes et d’action

Face aux bilan des négociations, et particulièrement dans la dernière période, nous nous trouvons souvent dans des situations de verre « à moitié vide ou à moitié plein », sur lesquelles il faut trancher. Les discussions sur le protocole d’accord « Qualité de vie au travail » en sont l’illustration. Quelle attitude adopter ? Comment valoriser des résultats partiels, comment les articuler et non les opposer avec des luttes de plus grande ampleur, comment prendre appui sur eux pour impulser d’autres mobilisations, mettre en avant d’autres revendications, et non les considérer comme solde de tout compte ? Et tout cela dans un contexte de difficultés pour rencontrer les collègues, de crise du militantisme, de montés des individualismes... Il faudra donc débattre de nos pratiques, et pas seulement pour se distinguer des autres organisations syndicales. Comment mieux associer nos collègues dans l’action, dans la réflexion ? Des réformes qui sont parties dans tous les sens, et qui sont déconnectées de tout... Notre syndicalisme est en difficulté pour appréhender la cohérence de ces évolutions.

Et pourtant, dans ce contexte, l’actualité nous montre que nous aurons besoin de disposer d’outils syndicaux efficaces pour le proche avenir. Les élections professionnelles, avec seulement un agent sur deux qui se mobilise pour voter, un recul de la FSU a été un avertissement. Les dernières élections politiques, partielles ou sénatoriales, montrent clairement une déconnection entre les partis politiques classés à gauche et les électeurs, mais plus généralement entre la représentation politique et le citoyen. Celles à venir, en premier lieu les départementales, risquent d’amplifier ce phénomène et de faire émerger une majorité de droite radicale et extrême. Sans préjuger des alliances qui pourraient, ou non, se construire, se sont bien les tenants d’une droite dure qui se positionneront pour assurer les responsabilités politiques d’abord dans les conseils généraux, puis au fil des élections peut être à tous les niveaux politiques de ce pays. Le mouvement syndical ne peut rester neutre face à la montée des idéologies de droite. D’autant plus que la situation internationale peut conduire à une tentation de repli sur soi, à une montée des peurs et à la désignation de bons émissaires. Les attentats, en France, en Europe, la militarisation des forces extrémistes et les guerres qui l’accompagnent, les enlèvements, les assassinats, tout comme les destructions de sites culturelles risquent de contribuer à une nouvelle partition du monde en deux blocs : l’occident et les « autres », réflexe qui, on le sait, s’importe trop facilement au niveau local, des villes, des cités, des quartiers, et qui amplifie les phénomènes de rejet. Si le syndicalisme peut difficilement, sous peine de voire son indépendance menacée, s’investir dans ces jeux de luttes politiques, il peut et doit en dénoncer les effets au niveau de la fracturation de la société. Il doit proposer une autre approche qui, au construire, retisse du lien social, et permette à chacun de participer à cette construction et d’en recevoir les fruits en fonction de ses besoins. Le syndicalisme se doit de travailler et de porter un modèle économique et social alternatif. Mais, nous savons que cela ne suffira pas. L’exemple grec est là, déjà, pour nous le rappeler : un gouvernement élu à la suite de la contestation du modèle économique libérale par la rue, et qui peine, déjà, à imposer ses options, museler qu’il est par ses « partenaires » européens. Il faudra donc porter ces alternatives avec force et dans des mouvements massifs afin quelles puissent s’imposer et permettre une amélioration concrète des la vie des citoyens, de tous les citoyens.

Dans ce contexte, la perspective d’une mobilisation interprofessionnelle devrait être une étape qui doit permettre d’ouvrir des mouvements massifs de mobilisation. En premier lieu, grâce à la plateforme proposée, et qui peut se résumer en un refus de l’orientation sociale libérale et une exigence d’amélioration des conditions des travail, des traitements et salaires, un progrès réel des conditions de vie. En second lieu par justement la dimension interprofessionnelle et intersyndicale de ce mouvement, en capacité de mettre fin aux tentatives d’instrumentalisation de prétendues oppositions entre les citoyens de ce pays. Oppositions qui ne résistent pas à l’analyse dès lors que l’on cherche d’abord à mettre en œuvre un projet commun, à construire du vivre ensemble et du lien social.

Préparer le congrès de la FSU

Mais force est de constater que mouvement syndical reste profondément divisé, et les motivations des uns et des autres pour participer ou au contraire décliner cette initiative tiennent parfois plus à des considérations internes qu’à une analyse sérieuse des capacités de mobilisation. Personne n’ignore donc les difficultés à mobiliser et rassembler pour ce nouveau mouvement interprofessionnel. La FSU a cependant pris toutes se responsabilités en s’associant à FO, la Cgt et Solidaires dans cette grève interprofessionnelle du 9 avril. Ce mouvement veut mobiliser contre les politiques d’austérités menées par le gouvernement actuellement : Le « pacte de responsabilité », la rigueur budgétaire, la réforme territoriale, nombre de dispositions du projet de loi libérale « Macron » ainsi que plusieurs décisions des pouvoirs publics et du patronat qui aggravent la situation des salarié(e)s, des retraité(e)s et des chômeurs(ses), et ont pour conséquence une fissuration de notre pacte social. La question de l’équilibre entre la défense de ce pacte social et la mise en avant de revendications propres à chaque secteur, la fonction publique territoriale, l’éducation nationale, la recherche, la culture, l’enseignement supérieur, l’agriculture, la pêche, l’emploi, la protection judiciaire..., devra être travaillée également afin de rassembler une majorité de citoyens autour de ces mots d’ordre, et elle devra être traitée collectivement afin de donner un impact maximal à cette journée d’action et une visibilité optimale dans les manifestations. Au-delà du 9 avril, les questions essentielles des alternatives aux politiques d’austérité, la place des services publics, les questions environnementales, sociétales devront continuer à être posées le plus massivement possible, y impliquer le plus grand nombre. Nous ne ferons pas l’économie d’une réflexion globale sur les modalités de l’action syndicale, qui doit permettre de rassembler bien plus et bien mieux que ce que nous avons pu faire jusqu’à présent. C’est à ce prix que nous pourrons redonner espoirs aux salariés, aux agents, aux jeunes, aux retraités, et ouvrir réellement des portes vers d’autres mouvements sociaux qui pourraient être massifs et diversifiés. Ces questions seront, à n’en pas douter, au cœur des débats préparatoire au prochain congrès de la fédération. Car notre prochain congrès est dans moins d’un an. Il est important de se mettre en ordre de marche, mais également de débattre aussi du fond, de l’orientation générale que doit prendre notre fédération. Et cet exercice sera d’autant plus difficile qu’il se fait pour la première fois dans un contexte où notre fédération n’est pas dans une phase ascendante - comme en témoigne les résultats aux élections professionnelles - mais où le syndicalisme dans son ensemble est confronté à des difficultés dans son rapport aux salariés, dans sa capacité à peser dans le pays et en Europe.


Les questions complexes de nos orientations syndicales, des modalités d’action permettant de fédérer une majorité des salariés et d’agents, des stratégies dans la mise en œuvre de nos revendications, devraient être le fil rouge de nos débats, afin de renforcer effectivement la place de la FSU comme une organisation syndicale incontournable dans le paysage social. L’enjeux est de taille, pour la fédération et pour l’avenir des services publics et de la fonction publique.