Retraites : "Le mouvement laissera des traces dans l’opinion"

mercredi 3 novembre 2010
par UA

LE MONDE.FR le 01.11.10

"La stratégie de passage en force de Sarkozy a échoué." Pour le politologue Stéphane Rozès, président de la société CAP, les enseignements des sondages d’opinion sont clairs : le soutien au mouvement social contre la réforme des retraites illustre la défiance vis-à-vis du président de la République. Les blocages sont presque totalement terminés, la loi est votée au Parlement, mais la bataille des retraites risque de marquer l’opinion sur le long terme.

"Le mouvement laissera des traces profondes, estimait déjà Brice Teinturier (Ipsos) mi-octobre. Chez les supporteurs de la réforme, qui sauront gré au pouvoir, s’il tient, d’avoir tenu. Mais aussi chez tous ceux qui, à l’inverse, estimeront que le gouvernement a été rigide, a refusé de négocier."

Un soutien fort et permanent dans l’opinion. Premier enseignement de la mobilisation, la très forte majorité de Français rejetant la réforme et exprimant leur soutien au mouvement. Alors que les sondages du printemps 2010 laissaient apparaître une opinion dubitative sur le sujet, les enquêtes d’opinion à la rentrée ont systématiquement maintenu un niveau très élevé de soutien au mouvement.

"Il y a en France, toujours, un regard plutôt positif à l’égard des mobilisations sociales. La norme s’établit à 64-65 %. Là, on est nettement au-dessus", expliquait ainsi Jean-Daniel Lévy, de CSA, début octobre dans Le Monde. Au-delà de la capacité à maintenir une mobilisation à un niveau élevé pendant les journées d’action, les syndicats ont bénéficié d’une image favorable dans l’opinion, à l’inverse de nombreux dirigeants politiques, de gauche comme de droite. Dans un sondage IFOP pour France-Soir publié fin octobre, 57 % des Français se disent satisfaits de l’action des dirigeants des confédérations, contre 42 % pour Martine Aubry et François Fillon. Les syndicats doivent surtout leur popularité à l’électorat de gauche, mais le mouvement leur a fait retrouver une crédibilité écornée.

Outre leur détermination, c’est l’unité inhabituelle de l’intersyndicale qui leur a permis de maintenir un haut niveau de soutien. En 1995 ou en 2003, les syndicats s’étaient divisés : en 2010, François Chérèque et Bernard Thibault se sont épaulés sur les plateaux de télévision, malgré leurs divergences sur le fond. "Les Français donnent procuration aux syndicats au travers des enquêtes d’opinion", analyse Stéphane Rozès, qui avait utilisé en 1995 le concept de "grève par procuration".

Dans toutes les enquêtes d’opinion, les Français disent qu’il faut réformer le système de retraites, mais s’inquiètent d’une réforme injuste. Le soutien à la mobilisation est pourtant sans illusion : une majorité de sondés opposés à la réforme se disent certains qu’elle entrera bien en vigueur.

Avec le vote de la loi et l’affaiblissement du mouvement, les syndicats devront rendre des comptes à leur base sur la stratégie poursuivie. Mais dans l’opinion, le soutien aux choix de l’intersyndicale reste fort, y compris après les blocages et la pénurie d’essence, malgré un léger effritement.

Sarkozy a-t-il réussi son pari ? Au premier abord, l’impact dans l’opinion de la réforme des retraites est catastrophique pour Nicolas Sarkozy. A moins de 30 % de popularité, il est à son plus bas niveau dans toutes les enquêtes d’opinion. "La fermeté du gouvernement a approfondi le soutien de l’opinion au mouvement", explique Stéphane Rozès, pour qui la "démonstration politique" voulue par Nicolas Sarkozy dans la perspective de la présidentielle de 2012 n’a pas fonctionné.

L’objectif électoral de l’Elysée était clair : en affichant sa fermeté sur le dossier des retraites, Nicolas Sarkozy voulait reconquérir le cœur de l’électorat de droite. Celui qui s’est abstenu massivement aux dernières régionales, et qui se montre critique sur le bilan économique et la personnalité du chef de l’Etat. De fait, dans les sondages, l’électorat UMP est le seul à soutenir massivement la réforme (à plus de 70 %). Le soutien est aussi très important chez les plus de 65 ans, une cible électorale majeure pour l’UMP.

Après le tournant sécuritaire du mois d’août, le chef de l’Etat rassure ainsi ceux qui ont voté pour lui en 2007. "En tenant, le pouvoir peut consolider son socle d’électeurs de droite", expliquait le politologue Roland Cayrol dans Le Monde. Une raison pour ne pas céder d’un pouce aux syndicats. "On aurait pu proposer 63 ans et baisser à 62 ans pour faire une concession", soufflait mi-octobre un élu UMP. Mais le choix de l’Elysée était d’afficher sa capacité à remporter un rapport de forces. Une stratégie risquée, souligne Stéphane Rozès, pour qui "Nicolas Sarkozy peine pour l’heure à tirer les avantages en terme d’opinion de sa stratégie de la fermeté et du pourrissement".

Pourtant, dans la perspective de 2012, Nicolas Sarkozy pourrait tirer bénéfice de son positionnement. Dans un sondage IFOP pour Sud-Ouest, près d’un Français sur deux assure que la réforme des retraites ne sera pas centrale dans son choix de vote à la présidentielle. L’étude note que "si la réforme soude davantage la gauche dans l’antisarkozysme, elle ne semble pas affaiblir Nicolas Sarkozy dans son électorat, qui majoritairement estime que celle-ci n’aura pas d’impact sur son vote (61 %) et qui, pour presque un tiers (30 %), se dit même renforcé dans son intention de revoter pour lui en 2012".

Le Monde.fr