CGT : les vraies raisons d’un faux durcissement

Un article des Echos.
dimanche 23 janvier 2011
par UA

PAR Derek PERROTTE

Elle boycotte, du jamais-vu, les voeux du chef de l’Etat. Elle fustige l’agenda social et décidera au « cas par cas » de s’asseoir ou non à la table des négociations. Elle rejette avec virulence l’invitation de Jean-François Copé à un « tour d’horizon social ». Depuis la fin du mouvement sur les retraites, la CGT fait feu de tout bois. Pas une occasion de durcir le ton n’est manquée. Mais à quoi joue-t-elle vraiment ? Contrairement à ce qu’elle veut faire croire, ses gesticulations ne s’expliquent pas par la seule «  intransigeance » du pouvoir ou les «  provocations  » de l’UMP. Elles sont aussi, sinon surtout, le fruit de ses enjeux internes au sortir d’un conflit historique. Et perdu.

En interne, les plus vifs opposants à Bernard Thibault profitent en effet de l’échec du mouvement pour refaire entendre leur petite musique : à trop privilégier l’unité syndicale illustrée par son duo avec François Chérèque (CFDT) et en se refusant à appeler à la grève nationale, le leader cégétiste aurait plus accompagné que combattu la réforme, expliquent les nostalgiques de la lutte des classes et du grand soir. Le leader cégétiste veut absolument éviter que ce discours ne vienne s’enraciner dans le terreau de l’amertume inévitable des troupes après l’échec du conflit. Ses postures visent avant tout à couper court aux accusations récurrentes de trop grande proximité avec le pouvoir. « Ce n’est pas le moment d’aller boire du champagne avec Sarkozy », résume-t-on dans les couloirs de la centrale de Montreuil. Il lui faut aussi soigner l’image contestataire de l’organisation pour limiter les départs d’éventuels déçus, notamment vers Solidaires (SUD). Les reculs électoraux que vient d’accuser, ces deux derniers mois, la CGT dans ses bastions de La Poste, de la SNCF, d’EDF et de GDF Suez lui auront rappelé que le risque de se faire doubler sur sa gauche n’est pas à négliger. Dans ce contexte, Bernard Thibault est d’autant plus tenté par la politique de la chaise vide qu’il sait que peu de chantiers sociaux majeurs n’avanceront d’ici à l’élection présidentielle.

Reste que c’est un pas de côté, non un pas en arrière. Sur le fond, la CGT ne renonce en rien à la ligne impulsée depuis plus de dix ans par Bernard Thibault : celle d’un recentrage vers un syndicalisme équilibrant mieux propositions et contestation. Le constat est le même après le conflit qu’avant : les opposants à ce lent virage réformiste restent bien trop minoritaires pour espérer renverser la vapeur. Ils sont en outre victimes de leurs propres divisions, tant ils forment une kyrielle disparate de rouges vifs du PC, de lambertistes, de NPA ou de LO. Leur discours trouve peu d’écho au sein de l’appareil confédéral, d’autant que Bernard Thibault a pris soin, lors du congrès de décembre 2009, de dessiner un bureau et une commission exécutive (le parlement de la CGT) à sa main, afin d’avoir les coudées franches pour son probable dernier mandat. Lors du conflit des retraites, même les fédérations les plus dures, comme les cheminots et l’agroalimentaire, avaient bon an mal an avalisé la tactique retenue. La révolution n’est pas pour demain, pas plus à la CGT que dans la rue.

Un durcissement durable de la CGT est d’autant plus improbable que, à y regarder de près, le virage réformiste paraît même sortir plus conforté que fragilisé par le conflit. Qu’a, au final, appris le mouvement à la centrale ? Comme le résume un de ses principaux dirigeants : « Il nous a confirmé qu’on ne peut plus vraiment bloquer le pays. Il nous a surtout appris qu’on peut mettre 3 millions de personnes dans la rue pendant deux mois, ce qui est exceptionnel... et pourtant ne rien obtenir, ce qui est un vrai problème. La question, ce n’est pas celle de la ligne de la CGT, mais des moyens de peser plus à l’avenir face au politique. »

La réponse est simple : il s’agit de gagner des adhérents. Dans le désert syndical français (à peine 5 % de salariés syndiqués dans le privé), ce n’est pas de combativité que manque la CGT, c’est de troupes. Les siennes sont vieillissantes et l’affaiblissement de l’organisation obsède Bernard Thibault. Beaucoup reste à faire, tant paraît loin l’objectif du million de cégétistes qu’il s’était fixé. Certes, les adhésions sont reparties à la hausse depuis 2001, mais à une allure de sénateur, passant en dix ans de 650.000 à un peu plus de 700.000 aujourd’hui. Dont un bon quart de retraités. Plus que jamais, la centrale ne peut plus se reposer uniquement sur ses bastions traditionnels des fonctionnaires et des entreprises publiques. Sa priorité absolue, réaffirmée lors du dernier congrès, est de conquérir de nouveaux territoires dans le privé. Or, comme l’explique le sociologue Jean-Marie Pernot (Ires), spécialiste de la CGT, « cela implique d’obtenir des résultats et, au final, de sortir de l’idéologie pour devenir pragmatique  ».

La réforme des retraites lui aura permis de faire un vrai pas en ce sens. Toutes les études et sondages témoignent que l’image des syndicats, dont la CGT, a été renforcée par le conflit. Selon une étude TNS Sofres-Dialogues, le taux de confiance envers les syndicats a bondi de 46 % à 54 % - un niveau record -entre septembre et novembre. Les Français ont apprécié leur pragmatisme, leur capacité à rester unis et leur bon équilibre entre combativité et refus de la radicalisation. C’est précisément l’approche qu’avait retenue Bernard Thibault et il semble en récolter déjà les fruits : la centrale revendique 44.000 nouveaux adhérents gagnés durant le conflit. Reste à savoir combien d’adhérents auront à l’opposé rendu leur carte, mais ce nombre s’annonce bien plus limité. Et la leçon est claire. Ce n’est pas en se repliant et en se radicalisant que la CGT avancera. C’est en s’assouplissant et en s’ouvrant.

Derek Perrotte est journaliste au sein du service Economie générale des « Echos »