Ce que révèle le retour de la question sociale

mercredi 3 novembre 2010
par UA

PAR JEAN-CHRISTOPHE LE DUIGOU Economiste et syndicaliste.

Pour certains, la messe était dite, la question sociale relevait désormais du passé. "Le nouveau paradigme qui rendra compte des contradictions sociales sera culturel " avait décrété en 2005 le sociologue spécialiste des mouvements sociaux Alain Touraine. Loin de nous l’idée de minimiser cette dimension essentielle et le débat sur les valeurs qu’elle porte. Mais de là à enterrer la question sociale, c’était aller bien vite en besogne. Il est vrai que lorsque notre perception de nous-mêmes et du monde change, nous avons le sentiment que le passé s’évanouit. Mais de là à pronostiquer « la fin de la question sociale », il y a un monde. Non, la question sociale évolue, se transforme mais elle fait retour. L’ample mouvement revendicatif autour de l’enjeu des retraites est en train de le prouver.

On le sait, comme tous les phénomènes sociaux d’ampleur, les luttes revendicatives portent toujours, en germe, un profond questionnement. La forme de l’action elle-même fait débat. Certains responsables syndicaux, comme certains commentateurs, continuaient à la penser en termes de grève générale, ou de grèves nationales décidées d’en haut. Mais ces cadres de pensée se révèlent trop étroits pour un mouvement qui se veut plus large, plus divers et qui sent bien qu’il affronte désormais directement non seulement un pouvoir patronal et un pouvoir politique national, mais aussi la logique d’un capitalisme mondialisé et financiarisé. Sa capacité à se diversifier dans ses formes d’action et à se structurer autour d’un processus exceptionnel de rendez-vous massifs, répétés et lisibles de manifestations, est sans doute une leçon majeure de ce mouvement sur les retraites.

Son aptitude à gagner sur le terrain même des idées, en entraînant la jeunesse, est remarquable. Ainsi, entre juin et septembre, l’opinion publique passe d’une acceptation résignée de la réforme à une contestation majoritaire de cette dernière. Se constitue parallèlement un « arc intergénérationnel » s’élargissant aux jeunes et aux retraités, sur les deux ailes du noyau de salariés initialement mobilisés. La démonstration est faite une fois de plus : les mouvements revendicatifs ne résultent pas de schémas préétablis, mais se construisent dans un contexte chaque fois renouvelé, comme le montrent les conflits de ces 20 dernières années. Dans les faits, en France, il y a bien eu de grands rendez-vous revendicatifs, à chaque fois différents, la phase 1987-1989 avec les luttes des infirmières, des cheminots, des agents des finances, novembre et décembre 1995, le printemps 2003, déjà sur les retraites, 2006 et le CPE, pour en rester aux épisodes majeurs de la période.

Du mouvement actuel, on peut plus globalement retenir deux caractéristiques qui renforcent la pertinence de la stratégie des confédérations.

C’est d’abord une forte aspiration à se rassembler, présente à tous les niveaux, qui a permis, jusqu’à aujourd’hui, d’entraîner toutes les organisations syndicales dans le processus. Cela n’était pas acquis alors que les confédérations apportent des réponses différentes aux questions posées quant à l’avenir des retraites. L’unité était déjà sensible chez les salariés, dans les luttes d’entreprises ou professionnelles, dans celles du secteur public. Elle est désormais réelle au plan interprofessionnel. Les organisations syndicales sont à l’initiative.

Mais c’est aussi le contenu même des luttes qui frappe et notamment la portée et la nouveauté des questions qui surgissent. La dégradation sociale a pris une telle ampleur, avec les conséquences de la crise, que les enjeux revendicatifs deviennent de plus en plus des enjeux de société. Les actions pour la défense de la retraite, à côté de celles, récentes, pour la défense de l’emploi, de l’école ou de la recherche, en témoignent. C’est sans doute ce que n’a pas compris le pouvoir en lançant une réforme des retraites ramenée à une pure équation financière et démographique.

L’exigence toujours plus explicite de réponses, alternatives s’affirme dans tous les domaines, au niveau européen comme au niveau national. Le social ne s’efface donc pas devant les dimensions culturelles mais au contraire réinvestit la société. C’est sans aucun doute une leçon majeure du conflit actuel qui, s’il n’est pas terminé, a déjà marqué des points en vue des batailles à venir.

HD du 28 octobre 2010