La question du socle

mardi 4 mars 2014
par UA

C’est un vrai débat de société avec des implications bien plus larges que le simple constat de pour ou contre.

Qu’accepte-t-on en creux en acceptant le socle commun ? Si on ne peut se contenter de la situation actuelle, ou antérieure à la création du socle, on ne saurait non plus ne pas interroger cette notion et en mesurer les effets après quelques années d’usage.
Accepter le socle, c’est accepter une différenciation dans nos élèves, c’est admettre que chaque élève n’a pas les mêmes capacités pour arriver au terme d’un cursus scolaire qui serait défini par des connaissances et des compétences particulières objectivement mesurées.
C’est admettre que l’école ne peut résoudre les difficultés de chacun. Ne pouvant les résoudre, elle doit donc se contenter d’effectuer un tri entre le bon grain et l’ivraie. Fournir le minimum vital à ceux qui ne « peuvent » pas aller plus loin, fournir le mieux possible aux autres. Doit-on formuler la question en : « Ne vaut-il pas mieux un socle minimum pour tous plutôt qu’un contenu maîtrisé par une fraction seulement des élèves ? » ou en : « Quels sont les moyens (humains, pédagogiques, programmes…)…) nécessaires pour la réussite de tous ? Comment les mettre en place ? »

Quel citoyen ? Quelle société ? Quelle école ?
Quelques éléments objectifs, et quelques réflexions :
Constat : à l’heure actuelle, pour nos élèves sortant du système éducatif, il est peu probable qu’ils fassent toute leur carrière dans une même entreprise, dans une même branche professionnelle.
Question : quelle peut-être la mission prioritaire de l’école si ce n’est de fournir les clés pour une vraie formation, réorientation professionnelle tout au long de la vie ?
Observation : le Conservatoire National des Arts et Métiers nous indique que ceux qui ont le plus de chance de franchir plusieurs niveaux d’études supplémentaires sont ceux qui ont déjà un bagage « important » au moins niveau bac…
Question : en partant de ces observations, l’école permet-elle cette formation tout au long de la vie pour tous les élèves ? Non. Les causes sont politiques mais aussi structurelles. Quand on a quitté l’école, on ne peut y revenir pour compléter sa formation scolaire. Quant à la formation professionnelle, elle est très sujette à caution : elle reste essentiellement utilitaire dans la même branche, ne délivre pas toujours, loin s’en faut de diplômes reconnus, elle est horriblement chère pour une efficacité pas vraiment évidente… Donc laisse-t-on ce système perdurer qui permet, y compris à des officines sectaires (église de scientologie), d’investir le système ?

Je trouve donc ce débat tronqué dès le départ parce qu’on ne le met pas en relation avec ce que seraient les objectifs de l’école :
1. Former des citoyens libres, conscients et engagés.
2. Permettre à tous les élèves de se développer au maximum de leurs capacités.
3. Permettre à tous d’accéder à une formation professionnelle de haut niveau
4. Fournir des clés et un niveau d’étude suffisant pour permettre une véritable formation tout au long de la vie.
5. Permettre par le brassage des élèves, l’émergence d’un vivre ensemble respectueux de chacun qui permette de se fondre dans un creuset de valeurs républicaines, humanistes, évitant le piège du communautarisme. Bref, une culture commune, oui, je le revendique.

Alors, pourquoi un socle commun de connaissances ?
Parce que collectivement : société, gouvernements successifs, enseignants… nous ne sommes pas capables de faire réussir tous les enfants. Parce qu’il est plus facile de se dédouaner de l’échec du système en rejetant la responsabilité sur l’individu, la famille, les enseignants…Mais analysons les causes de cet échec avant de mettre en place des cautères sur une jambe de bois.
Parce que la procrastination semble être une vertu cardinale pour les gouvernants : pourquoi investir dans des projets qui ne verront leurs résultats que dans une dizaine d’années au mieux ?
Et puis demeure cette option pour vendre cette idée : « on ne ferme pas la porte, une fois qu’ils auront un petit métier, ils pourront toujours avancer avec la formation professionnelle tout au long de la vie… ». Sauf que le CNAM comme je le disais plus haut, nous indique tout le contraire, et que, et je suis bien placé pour en parler, on a fait cette même erreur pour l’enseignement de l’histoire entre autres ; on a fait croire qu’en faisant apprendre dates, évènements, personnages, en donnant une trame, l’élève par la suite enrichirait cette trame et deviendrait sinon un érudit, du moins un citoyen connaissant l’histoire de son pays et les ressorts des situations… Fadaises ! Dûment vérifiées par les faits malheureusement !
Le Medef et la droite veulent-ils cette école émancipatrice et ce haut niveau de formation générale ? Bien sûr que non ! Comment s’y opposent-ils ? En instituant un système élitiste et en mettant en avant le succès individuel (Rachida Dati en modèle) d’une minorité d’enfants de prolétaires contre la majorité de tous les élèves qui nous sont confiés, en ramenant la responsabilité de l’échec à l’individu et non au système et à la société, en culpabilisant les enseignants, en créant sciemment des conditions impossibles pour la réussite de tous.

En quoi le socle commun apporte-t-il un plus ?
Réponse, en rien. Il ne crée pas les conditions d’un meilleur apprentissage, il ne favorise pas la réussite de plus d’élèves, , il n’améliore pas l’égalité des chances (les résultats de PISA le montre), il ne constitue en rien un « référentiel » de culture générale pas plus qu’un viatique pour la suite de la scolarité ou la reprise d’études dans le futur… Alors ?

Quelle école veut-on ? Comment faire réussir plus d’élèves à défaut de tous les élèves ?

Si nous essayions de proposer autre chose ? Qu’est-ce qui peut permettre à un enfant de mieux réussir sa scolarité ? Nous le savons : une modification des structures de l’Education Nationale : une scolarité maternelle qui permette un développement harmonieux en limitant les effectifs par classe en particulier dans les plus petites sections.
Diminuer la pression de la société sur les résultats des élèves (notation, mais aussi durée d’apprentissage, conditions d’apprentissage). Pour des élèves plus fragiles, ne pourrait-on imaginer que des classes parallèles avec moins d’effectif puisse se mettre en place (à l’exemple des classes pour élèves décrocheurs qui remettent près de 80% d’élèves dans le circuit scolaire avec un diplôme en sortie (pas forcément un bac, certes)) , qu’un niveau scolaire puisse être vu sur plus d’une année si c’est nécessaire sans pour autant qu’il soit question de redoublement (Combien d’élèves arrivent en fac à l’âge « normal » ?), généraliser le plus de maître que de classe, reconstituer des réseaux d’aide complets…
Puisqu’on est en plein dedans, quelle devrait-être la journée d’un élève, la semaine, l’année pour que les conditions d’apprentissages soient optimales ?
Quelle formation des maîtres (initiale et continue) ? Quels contenus pour les programmes, quelle articulation entre les programmes du primaire et du secondaire ?… Nos mandats sont riches de réflexions justes et fondées, mettons les en avant plutôt que de discuter du bien-fondé d’une mesure discriminatoire ou d’essayer de l’amender !
Puisqu’on a pu permettre à certains enfants issus de ZEP d’accéder au supérieur en mettant en place des dispositifs spécifiques (tutorat individualisé, …) pourquoi ne pas les généraliser à tous les élèves ? On sait ce qu’il faut pour faire réussir des élèves, alors faisons le pour tous les élèves !

Du devenir de nos élèves avec l’école, après l’école, tout au long de la vie
C’est le véritable enjeu de l’école : permettre à chacun tout au long de sa vie d’apprendre encore et encore, de changer de voie professionnelle, de se perfectionner dans un domaine en liaison ou non avec son travail actuel…
Aujourd’hui on est loin de tout ça ! Alors, oui, il y a de vraies questions de société qui vont bien au-delà de l’école du socle, ne nous trompons pas de cible !