Enjeux individuels, enjeux collectifs ?

mardi 25 février 2014
par UA

Pierre Garnier Article paru dans la revue Enjeux n°220

Dans un monde de plus en plus complexe, simplifier et penser en tout noir ou tout blanc est une tentation qui pourrait sembler rassurante sur le moment.
A l’épreuve de la réalité quotidienne des collègues, dans leurs classes, la nuance prend largement le dessus.
Ainsi en va-t-il de la problématique "enjeux individuels, enjeux collectifs". Une analyse peut voir dans l’individualisation la couverture d’une politique régressive qui renvoie exclusivement à des dispositifs hors la classe la prise en charge de la difficulté scolaire.
Concernant l’aide personnalisée, par exemple, on est parfois tenté d’en rester au seul constat, réel, que l’impact sur le rythme de la journée provoque fatigue des élèves concernés et des enseignants.
Pour autant, le cadre du dispositif, dans le sens où il met "face à face" enseignant et élèves en difficulté en petit groupe, semble plutôt apprécié. _ Cela constitue un point d’appui pour nous. Sans y voir le "plus de maîtres que de classe", idée phare portée par le SNUipp et reprise dans des projets politiques, le principe d’une organisation du travail en petit groupe devient de plus en plus d’actualité. Des expérimentations en attestent aussi (1).
C’est dans le dosage que l’enseignant peut tout à la fois engager ses élèves dans une co construction des savoirs, en convoquant le déjà là, tout en portant une attention particulière aux élèves qui rencontrent des difficultés. _ L’élève peut à la fois se construire dans la confrontation avec les autres, tout en se sachant accueilli, rassuré.
L’expression de points de vue singuliers, les tensions parfois divergentes contribuent à construire de la pensée, à confronter ses hypothèses à celles des autres, à une élaboration collective du sens.
La construction collective des apprentissages s’appuie sur les erreurs des uns et des autres et permet "d’y arriver" ensemble.
La construction collective mobilise les élèves et les met en appétit d’apprendre, en amorçant un cercle vertueux, sans exclure et en prenant en compte les différences.
L’hétérogénéité sert alors de levier pour faire avancer l’idée d’une culture commune.
Jacques Bernardin (2) nous dit l’importance dans ce cadre de la clarification de l’objet, de l’enjeu et des finalités d’une activité, afin qu’elle fasse sens et permette que tous les élèves s’y engagent.

Construction collective mais dans le même temps, attention particulière aux élèves qui éprouvent des difficultés. Le "cancre à la Prévert" ne fait plus recette. Les parents veulent, légitimement, que l’école fasse réussir leur enfant.
Dans les classes, différentiation pédagogique, recherche de "la porte" qui permette à chaque enfant d’entrer dans les apprentissages, sont des préoccupations quotidiennes des enseignants.

Pour 60 % d’entre eux, l’hétérogénéité est ce qui pose le plus de problème d’un point de vue professionnel. Difficulté supplémentaire, les dispositifs conçus pour participer de cette ambition (RASED, Education prioritaire, enseignants surnuméraires, CLIS, CLIN ...) sont lourdement impactés par les restrictions budgétaires et les suppressions de postes.

Dans ce contexte, le ministère avance des pions sous forme de dispositifs certes contestables, mais répondant à une vraie attente sociale.

Syndicalement que proposons-nous ? Dans un contexte où le lien avec la profession est à ré assurer, que nous disent les collègues sur ces questions ? Ne sommes-nous pas, parfois, en train de nous enfermer dans des postures, dans des querelles de mots, souvent piégés, plutôt que réfléchir collectivement, avec la profession, à la définition de pistes, de marges de manœuvres, qui répondraient à la fois aux exigences des collègues et à la réalité des écoles ? Le SNUipp travaille actuellement ces questions, informe, enquête, organise des stages avec les enseignants. Poursuivre ce travail de terrain pour avancer avec la profession dans des réflexions qui sortent du simplisme est incontournable.

1. Comme celle menée l’an dernier sur l’académie de Lyon, qui a vu des groupes de 5 ou 6 élèves pris en charge dans le cadre de la classe sur des temps d’apprentissage de la lecture.