Des formulations sur le socle... aux mandats

mardi 25 février 2014
par UA

Daniel Labaquere Article paru dans la revue Enjeux n°220

Les formulations que nous utilisons jouent souvent sur un effet de gravité qui crée une barrière : elles laissent peu de place au doute et au débat, elles enferment la fédération et ses syndicats dans un langage ultra-militant, elles excluent toute personne qui souhaiterait émettre un avis différent ou une objection.
En effet pourquoi une collègue qui ne trouve pas complètement stupide l’idée du socle commun pendant la scolarité obligatoire continuerait-elle à lire une revue qui l’accuse de vouloir la mort de l’école ? Pourquoi un collègue qui travaille et avec intérêt sur l’articulation du livret scolaire et du livret de compétences continuerait-il à écouter une fédération qui lui fait comprendre qu’il n’a aucune conscience politique et qu’il est bien naïf ? Par ailleurs ces écritures deviennent des mandats en-deçà desquels il n’est plus possible d’écrire : la caractérisation sans nuance (des contextes, des réformes...) est d’ailleurs l’un des sports favoris de certains dans la FSU.

Des arguments que nous partageons... avec nous-mêmes Depuis la loi Fillon et l’instauration du socle commun, le système éducatif n’aurait d’autre objectif que de sélectionner le plus précocement les élèves destinés à n’avoir que le socle, et ceci dans le but de réaliser des économies.
De plus, le socle servirait à doter ces élèves de compétences transférables plutôt que de connaissances disciplinaires en raison des changements prévisibles d’emplois au cours de leur carrière professionnelle. Il ne s’agit pas ici de défendre le socle - pas plus que dans un article précédent - mais d’alerter sur des arguments qui ne sont d’une part compréhensibles que par une certaine catégorie de militants, et qui d’autre part n’ont pas de sens pour de nombreux collègues, voire même sont en contradiction avec ce qu’ils pensent, avec ce qu’ils font au quotidien ou avec ce qu’ils peuvent lire dans leur revue syndicale ou pédagogique.
Le principe d’une éducation commune n’a pas été et n’est pas respecté et le nombre de sorties précoces et sans qualifications d’hier comme d’aujourd’hui ne peut pas être expliqué par l’entrée en vigueur de la loi Fillon.
Les structures publiques de l’enseignement obligatoire (école primaire et collège) n’ont jamais permis à tous les élèves d’obtenir le brevet des collèges : elles accueillent à part les 90 000 élèves de SEGPA et ne proposent rien à ceux qui trouvent "refuge" dans les dispositifs du privé (collèges, maisons familiales et rurales...).
La scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans est un mandat de la FSU. Ce mandat est juste et ambitieux mais ne se suffit pas à lui-même car sa mise en œuvre ne peut être immédiate.
Comment déjà penser une école primaire et un collège capables de s’adapter à tous les élèves ? Que "faire" après le collège des jeunes "qui ne maîtrisent pas les compétences de fin de 3ème" ? Quelles structures imaginer ? La scolarité jusqu’à 18 ans ne peut pas être le cadre de pensée proche dans lequel pourraient se traiter les questions de difficultés scolaires comme celles concernant l’acquisition de la culture commune.
Individualisation ? L’idée semble acquise aujourd’hui que l’individualisation "renvoie l’élève à son échec et le stigmatise" et que "la difficulté scolaire est autant sinon plus celle du système éducatif que celle des élèves". Nos mandats - de la maternelle au lycée - sont-ils à la hauteur de cette transformation du système qui permettrait d’accueillir et de faire réussir tous les élèves ? A la hauteur de cette transformation des pratiques qui permettrait d’être attentif à chacun dans le collectif ? L’image que nous donnons est-elle réellement celle d’une fédération engagée dans la volonté d’améliorer les choses le plus tôt possible - c’est à dire dans cette décennie et non pas dans le monde radieux de demain pour lequel nous militons tous ? Le socle commun dans la culture commune : et pourquoi pas ? Nous opposons la culture commune au socle commun et revendiquons pour tous les élèves le plus haut niveau d’exigence.
Néanmoins on aurait pu penser que "notre" culture commune avait la possibilité englober le socle. Nous sommes sans doute allés trop loin dans nos dénonciations pour pouvoir opérer un tel virage et les militants les plus "orthodoxes des mandats" soutiendront qu’il existe des divergences philosophiques et politiques irréconciliables entre les deux.

Certains - de gauche pourtant - estiment que faire acquérir à tous le jeunes les compétences du socle est un passage vers une réelle démocratisation du système éducatif si l’Etat tient son engagement, en particulier envers les jeunes des milieux sociaux les plus défavorisés qui fournissent le gros des bataillons des sorties sans qualifications. Même si l’on rejette ce raisonnement, la fabrication d’une frontière infranchissable entre eux (ceux qui sont pour le socle) et nous (qui le jugeons dangereux) est un artifice parce que nous partageons comme l’immense majorité de nos collègues les mêmes valeurs d’humanisme et d’émancipation par l’école.
Il faut bien avouer que le ministère y met du sien. Entre d’un côté l’empilement des dispositifs et des annonces, le livret de compétences "usine à gaz", les évaluations et le risque de mise en concurrence des écoles, et d’autre part les multiples conséquences de sa politique budgétaire, les raisons de tout rejeter en bloc sont tentantes, surtout à l’approche des échéances électorales.
Pourtant le raidissement de notre discours et de nos positions ouvre la voie aux accusations de caricature, de jusqu’auboutisme et finalement de conservatisme.
Plus grave encore, il nous coupe de nos collègues, alors que c’est avec eux que notre tendance revendique la construction de nos mandats et de nos actions.