SNUipp, les défis du XXIème siècle

Interview de Sébastien Sihr nouveau secrétaire général du SNUipp.
samedi 25 septembre 2010
par UA

Tu viens de prendre tes fonctions de secrétaire général du SNUipp à l’issue du Congrès de Brive, dans un contexte social chargé... Quelles sont les priorités du syndicat pour cette rentrée sociale ?
Sébastien Sihr : Combattre les inégalités, celles que la société produit mais aussi celles qui se reproduisent voire même s’amplifient sur le terrain scolaire Cette thématique, qui a été au coeur de notre dernier congrès d’où nous sommes ressortis toutes et tous déterminés, n’a jamais été autant d’actualité Elle se manifeste d’ailleurs tout spécialement lors de cette rentrée avec la journée de grève du 7 septembre De mémoire collective, jamais une journée d’action n’avait été placée aussi tôt dans le paysage social. Si elle a mobilisé l’ensemble des salariés contre l’actuel projet injuste de réforme de retraite, elle porte aussi en elle les préoccupations du pouvoir d’achat, de l’emploi et notamment celui des services publics dont celui de l’Education nationale qui subit le dogme du "un sur deux" non remplacé On retrouve ici tous les ingrédients qui contribuent à creuser les écarts au sein même de notre société Sans tomber dans la caricature, chacun a pu apprécier ces derniers mois les choix du gouvernement qui utilise l’argent public à aider les banques et les contribuables les plus riches tout en serrant la ceinture des services publics et des populations les plus fragiles Je ne dis pas que la question du déficit public, aujourd’hui à 8 % de notre PIB, n’est pas un réel problème. Mais on ne peut pas demander toujours aux mêmes de régler la facture. Car, au final, les enfants des salariés victimes des plans de licenciement, de la précarité ou victimes des discriminations se retrouvent dans nos classes. Et chacun sait que, particularité insoutenable de notre système éducatif, les inégalités sociales sont amplifiées et transformées en inégalités scolaires D’où la double conviction que cette situation se combat à la fois avec des mesures sociales mais aussi dans l’école avec les armes du métier.

Dans ce contexte, quel but doit poursuivre l’école ?
Sébastien Sihr : Le cap reste le même. C’est celui de la démocratisation afin que chaque enfant puisse par l’école grandir, se construire et développer les connaissances nécessaires à la compréhension d’un monde de plus en plus complexe C’est le pari de l’intelligence, de l’éducabilité de tous L’idée n’est pas nouvelle mais parvenir à la concrétiser reste un sacré défi, le coeur de notre engagement syndical Aujourd’hui, le discours sur la réussite de tous est dans toutes les bouches Avec le risque qu’il devienne peu audible D’une part, parce que les dernières réformes nous en éloignent un peu plus chaque jour Et d’autre part, parce que dans le même temps, ce vocable est repris à l’envi par ceux qui dans les actes ne poursuivent pas cette ambition Regardez la tribune que Luc Chatel a signé dernièrement dans le journal "Le Monde" Il affirme vouloir "passer de l’Ecole pour tous à la réussite de chacun", alors que la politique éducative du gouvernement tourne le dos à l’éducation prioritaire, à la formation des enseignants, à l’investissement Pourtant, chacun sait que moins de postes et moins de formation, ça ne fera jamais mieux d’école pour les élèves.

L’école primaire, comme le reste du système éducatif, n’a jamais été aussi attaquée que maintenant : remise en cause de la scolarisation à deux ans, des aides spécialisées, de la formation professionnelle des enseignants, injonctions pédagogiques.
Le projet éducatif du SNUipp est-il toujours d’actualité ?

Sébastien Sihr : Sans aucun doute, si par projet on entend la nécessaire transformation de l’école afin de s’attaquer à ce noyau dur des 15 % d’élèves en situation d’échec C’est plutôt la question du "comment" qu’il faut sans cesse renouveler et dont il faut débattre avec les enseignants Cette confrontation qui est pourtant indispensable afin de nourrir la réflexion syndicale est aujourd’hui devenue plus problématique tant les dernières réformes ont assombri l’horizon. J’ai toujours été convaincu que l’école n’évoluera pas à coup de prescriptions mais par la capacité donnée à chacun d’être des professionnels sereins et créatifs.
En somme, moi aussi, je crois davantage aux petits matins qui se réinventent chaque jour qu’au grand soir, à condition de redonner aux enseignants leur pouvoir d’agir.
Ce pouvoir qui libère la capacité de créativité et d’inventivité professionnelle.
Et contrairement à ce qu’il affirme, c’est bien le contraire qu’impose Luc Chatel.
Les leviers du changement, c’est le terrain, le facteur humain. C’est pour cette raison que notre projet développe l’idée d’un autre fonctionnement de l’école avec plus de travail collectif, plus de possibilités de s’organiser autrement pour mieux prendre en charge tous les élèves et notamment ceux qui en ont le plus besoin. Bien évidemment, tout cela ne peut se concevoir sans moyens d’accompagnement, en formation, en crédits, en temps, en recherche...

Le SNUipp est depuis 1996 le premier syndicat des enseignants des écoles, et progresse à chaque élection professionnelle... Peut-il faire encore mieux, et comment ?
Il ne faut préjuger de rien, mais il paraît naturel d’avoir au moins l’objectif de continuer à progresser tout en souhaitant que la participation des enseignants au scrutin progresse elle aussi.
Ce n’est pas tant les petits jeux comptables qui importent que de développer un syndicalisme encore représentatif du plus grand nombre. Tout comme nous avons la responsabilité d’être moteur dans la construction de l’unité fortement appréciée par les enseignants
Pour faire mieux, le syndicalisme en général et le nôtre en particulier est confronté à de nouveaux défis. Qu’on le veuille ou non, le monde bouge et les individus aussi.
Les rapports sociaux, le rapport au temps, les nouvelles technologies, nous connaissons une période de profondes mutations.
Le syndicalisme ne peut rester sur le bord de la route. Il ne s’agit pas de rogner nos valeurs, bien au contraire, mais plutôt de les réinterroger à l’aune du 21ème siècle.
Qu’est-ce que l’égalité aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’une école juste et efficace ? Qu’attendent les enseignants d’un syndicat ? Quelles questions doit-il prendre en charge ? Notre défi est de refaire du commun à travers de nouvelles questions qui surgissent
Prenons celle du climat scolaire peu présente dans notre débat éducatif. Le "climat", c’est la qualité de vie des élèves à l’école. La qualité architecturale des locaux, la gestion de la pause méridienne, le niveau d’équipement des écoles, l’encadrement, les rythmes scolaires, autant de données déterminantes pour réussir les apprentissages.
Mais, le climat, c’est aussi le travail enseignant. Les difficultés professionnelles sont vécues aujourd’hui de manière douloureuse car elles sont perçues comme des défaillances individuelles. Pourtant, celles-ci sont liées au métier, à une organisation du travail inadaptée.
Le syndicat a sans doute intérêt à poser ces questions, à les rendre visibles, à les mettre dans le champ du discutable, sans dogmatisme
De quoi alimenter avec le plus grand nombre notre projet de transformation de l’école pour la réussite de tous.

Propos recueillis par Emmanuel Guichardaz _